Comment les cellules de crise anti-viol ont transformé le soutien apporté aux survivantes au Pakistan
Les survivantes de violences sexuelles trouvent espoir et soutien grâce à des centres de crise polyvalents qui offrent à la fois des soins médicaux, juridiques et psychologiques.
Nadia*, une jeune formatrice originaire de Karachi, au Pakistan, n’aurait jamais imaginé qu’un simple message WhatsApp bouleverserait sa vie à jamais. Tout avait commencé innocemment : un message d’un voisin de confiance qu’elle connaissait depuis des années. Mais rapidement, les échanges sont devenus plus personnels, intrusifs et l’ont mise mal à l’aise. Nadia ne savait pas vers qui se tourner pour obtenir de l’aide ni comment signaler ce harcèlement.
De l’écran à la réalité : la violence numérique est une violence bien réelle
Un après-midi, ce même voisin s’est introduit de force chez elle et l’a agressée.
« Il était plus fort que moi », se souvient-elle. « J’étais paralysée par la peur et j’ai perdu connaissance. »
Au cours des cinq dernières années, environ 1,8 million de femmes au Pakistan ont été victimes de cybercrimes tels que le harcèlement et le chantage, mais seuls 3,5 pour cent des auteurs ont été condamnés. En 2023, la ligne d’assistance de la Digital Rights Foundation a reçu 2 473 plaintes, dont 59 pour cent émanaient de femmes, la plupart harcelées via WhatsApp ou Facebook.
La loi pakistanaise de 2016 sur la prévention de la cybercriminalité (PECA) punit le cyberharcèlement, le chantage et le partage non consensuel de données personnelles, avec des peines pouvant aller jusqu’à trois ans de prison et des amendes d’un million de roupies. Cependant, la faiblesse des mesures d’application, le manque de sensibilisation et la stigmatisation sociale continuent de dissuader de nombreuses femmes de demander justice.
Ce dont les survivantes ont besoin : un accès aux soins médicaux et à un soutien juridique et psychologique dans un même lieu
Le jour de son agression, Nadia s’est réveillée à l’hôpital. L’empathie et la bienveillance de sa mère, du personnel médical et de la police ont été le point de départ de sa reconstruction.
Ses parents l’ont amenée à la première cellule de crise anti-viol (ARCC) du Pakistan, créée à Karachi en 2023 avec le soutien d’ONU Femmes et du Bureau international chargé de la lutte contre les stupéfiants et de l’application des lois (INL) de l’Ambassade des États-Unis. Elle offre des soins médicaux, un accompagnement psychosocial, une assistance juridique et un appui médico-légal dans un même lieu, et elle est ouverte 24 heures sur 24, tous les jours.
Les séances de thérapie et de soutien psychologique ont permis à Nadia de comprendre que l’agression n’était pas de sa faute, et lui ont peu à peu redonné confiance en elle et un sentiment de sécurité.
« Pour la première fois depuis l’agression, je me suis sentie moins seule. La cellule de crise anti-viol m’a redonné ma voix », a confié Nadia. « J’ai la force de réclamer justice, pas seulement pour moi, mais pour toutes les femmes qui ont été réduites au silence. »
De nouvelles cellules de crise anti-viol pallient les carences de la justice et permettent aux victimes de reprendre leur vie en main
Les violences sexuelles sont très répandues au Pakistan. Selon la Commission pakistanaise des droits de l’homme, 6 624 cas de viol ont été enregistrés en 2023 à l’échelle du pays, soit une femme violée toutes les 45 minutes. Mais les taux de condamnation restent faibles, en raison d’une stigmatisation sociale généralisée, d’enquêtes policières et de pratiques médico-légales insuffisantes, de lenteurs judiciaires et procédurales et d’une impunité profondément enracinée.
À la suite d’un viol collectif sur une autoroute en 2020, l’indignation publique suscitée par la culpabilisation des victimes par les autorités a conduit à l’adoption de la loi anti-viol de 2021 (Anti-Rape Act), qui renforce la protection des victimes, standardise les procédures médicales et juridiques et met en place des cellules de crise anti-viol. Mais les lois ne sont efficaces que si elles sont appliquées et financées. Avec le soutien de l’INL, ONU Femmes a aidé le gouvernement pakistanais à définir les procédures de mise en œuvre de ces cellules. De ce fait, elles sont désormais obligatoires dans les hôpitaux publics et servent de guichet unique pour les victimes.
« Au fil des années, nous avons vu défiler d’innombrables cas de violence sexuelle au Pakistan », explique la Dr Summaiya Syed, médecin légiste en chef de la police de Karachi. « Le concept de cellule de crise est une véritable révolution : il rassemble tous les services essentiels tels que l’accompagnement médical et psychologique, la collecte et conservation des preuves, les analyses médico-légales, l’aide à l’enregistrement des plaintes (First Information Report - FIR) et l’assistance juridique en un seul lieu, garantissant ainsi aux survivantes l’accès à une justice digne. »
Ce qui avait commencé comme un centre unique à Karachi est devenu une véritable planche de salut pour des centaines de femmes à travers le Pakistan. Six cellules de crise anti-viol à Islamabad, Karachi, Lahore (deux sites), Multan et Rawalpindi interviennent au sein d’hôpitaux publics, en lien direct avec les centres de signalement de la police. Rien qu’en 2024, elles ont fourni des services médicaux, juridiques et psychologiques essentiels à 437 victimes de violences sexuelles, dont 219 enfants.
« Dans de nombreux cas, les agents médico-légaux ne sont pas correctement formés à la rédaction de rapports », ce qui affaiblit le dossier juridique contre les auteurs des faits, explique Chaudhary Muhammad Jahangir, directeur général du Centre de formation professionnelle des magistrats du parquet. Dotées de personnel juridique et médical qualifié, les cellules de crise comblent désormais cette lacune.
« Les cellules de crise anti-viol incarnent l’espoir et la résilience », ajoute Jamshed M. Kazi, Représentant d’ONU Femmes au Pakistan.
L’agresseur de Nadia a été arrêté et inculpé en vertu de la loi anti-viol. La procédure est toujours en cours, mais Nadia se sent désormais autonome et a repris le contrôle de sa vie. Elle a retrouvé son poste d’enseignante et elle milite désormais pour aider d’autres victimes à bénéficier d’une assistance et à obtenir justice.
« Aucune femme ne devrait jamais endurer ce que j’ai vécu. » Mais si cela arrive, je veux qu’elles sachent qu’elles ne sont pas seules », dit-elle.
La multiplication des cellules de crise anti-viol marque une étape importante dans la mise en œuvre par le Pakistan de ses engagements au titre de Beijing+30. Alors que le pays intensifie ses actions dans le cadre des 16 Jours d’activisme, l’objectif reste clair : créer des systèmes de protection, d’autonomisation et de justice pour chaque survivante de violence sexuelle.
* Le nom est modifié pour protéger l’identité de la victime.
16 Jours d’activisme : #PasDExcuse pour la violence en ligne
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